Contre la réforme SNCF pour les premiers, contre la sélection à l’université pour les seconds, ou contre la hausse de la CSG pour d’autres, tous étaient du moins réunis pour défendre le service public face aux projets de réforme du gouvernement. Cheminots, étudiants, retraités, salariés du public comme du privé étaient tous ensemble à Strasbourg jeudi 19 avril pour manifester et tenter de créer une véritable convergence des luttes.

Rendez-vous gare de Strasbourg
2000 selon la police, 4500 selon les syndicats, la manifestation appelée « convergences revendicatives » a été un véritable succès. Pourtant, tout ne commençait pas si bien. Peu de temps avant 14h, heure de rassemblement sur le parvis de la gare, la CGT, le PCF ainsi que Sud Rail étaient présents sans être très nombreux. Drapeaux rouges, bonne ambiance et grillades étaient au rendez-vous.

Selon « Bobine », membre du service organisation de la CGT pour la manifestation : « Au départ ça paraissait mal parti […] quand je suis arrivé j’ai vu peu de monde [à la gare, ndrl] et puis tout d’un coup c’est venu, comme une nuée ». La gare est le principal symbole de tous les mouvements sociaux qui éclatent en France actuellement. Ce parvis de gare comme lieu de rassemblement n’est pas nouveau à Strasbourg. Selon Arnaud, cheminot « [Avec les étudiants, ndrl] on se fait des rassemblements place de la gare pour distribuer, pour discuter, pour débattre de tout ce qu’il se passe actuellement dans la société ». La gare, lieu d’indifférents passages devient un endroit où l'on s'arrête pour réfléchir. A 14h pétante, une gigantesque vague d’étudiants pointe ses bouts de banderoles, de fumigène et de chants. Ils seraient un millier et sont accueillis avec ferveur par ceux déjà présents. Partis de l’Université de Strasbourg vers 13h, ceux-ci ont donc déjà fait leur propre manifestation avant de converger vers les autres luttes.

Lieu de rendez-vous: Gare de Strasbourg
Il n'y a pas d'âge pour manifester
L'arrivée des étudiants

Le grand départ
Après l’arrivé des étudiants, le départ général est rapide. Il aura fallu à chacun 10 minutes pour commencer à défiler dans les rues strasbourgeoises. Les étudiants sont en tête de cortège, suivi des travailleurs. Les cris, les chants et les cornes de brume commencent à résonner. « Fac ouverte à tous les bacheliers », « La fac est à nous », « Solidarité avec les cheminots », « Grève générale », «Cheminots, métallos, même combat » et « Anticapitaliste » sont les chants de grève qui seront scandés tout le long de cette démonstration de force, de la gare à la fac. L’hors-cortège de passants réuni un large ensemble de réaction. Entre les amusés, les soutiens, les curieux, les agacés et les humoristes « Ils ont tous des têtes d’Usul », la manifestation ne laisse pas indifférent. Cet hors-cortège se fond indirectement dans la marée humaine qui s’étend de part et d ’autre des rues.La manifestation semble faire converger tout Strasbourg. Il y a un sentiment de satisfaction d’être tous ensemble. Comme peut le dire Paul*, un manifestant de la CGT : « Je suis très content de voir aujourd’hui qu’il y a autant de gens […] Et je suis très heureux de voir que les étudiants sont présents aussi et se mobilisent comme on a eu l’occasion de le faire dans d’autres temps ». La protestation s’étend à d’autres revendications. Un ras-le-bol général est exprimé par beaucoup de manifestants présents. C’est par exemple le cas de François, un presque-retraité postier qui distribue la Forge, le journal du Parti Communiste des Ouvriers de France, qui nous rappelle le cas des suicides chez les fonctionnaires « Il y a eu un « incident de personne » comme ils disent pudiquement. Quelqu’un qui s’est jeté de la plateforme de la cathédrale. Ce quelqu’un en question était un postier. C’est il y a quinze jours à peu près ». Les revendications s’étendent à ce qui semble aujourd’hui être des utopies lointaines. Paul* évoque : « Nos revendications sont simples, c’est de retrouver le chemin du bien vivre ensemble. C’est-à-dire qu’on arrête de marchandiser tous les pans de la société et de laisser croire à tout à chacun que chacun va mieux vivre »

Un café au milieu des manifestants

Les cheminots sont en lutte. Pas loin, les métallos les rejoignent

Un cortège à perte de vue
Arrivé place Kleber, le cortège s’allonge grâce aux métallos qui viennent se joindre aux festivités. Ils sont accueillis avec ferveur par le reste des manifestants. La convergence des luttes est une fête. Une fête réunissant des milliers de personnes autour de multiples revendications et cherchant à ne faire qu’un. Comme peut le dire Noé, étudiant en 3ème année de cinéma et recouvert de peinture : « C’est festif, ça permet de sortir un peu de la fac, de cette confrontation entre les bloqueurs et les anti-bloqueurs ». Cet esprit de fête est explicitement incarné par des musiciens de la CGT jouant ensemble sur un char « Macron, macron, tes ordonnances nous les rejetons » et acclamés par toutes les personnes autour d’eux. Une fête revendicative et une fête à ciel ouvert.Cette manifestation est comme une consécration pour le mouvement des étudiants. Voilà plus d’un mois que ceux-ci ont commencé à véritablement se mobiliser à Strasbourg. D’abord sans entraves, cela s’est suivi de blocus qui ont pris une toute autre ampleur quelques jours avant la manifestation. Selon Noé, les blocus ont : « véritablement commencé lundi dernier » Et ajoute : « Avant on avait essayé pendant 3 semaines de ne pas bloquer, de faire des occupations de nuit mais on a bloqué aucun cours nous. Ça a été la fac qui a voulu fermer administrativement pour qu’on n'occupe pas les locaux pacifiquement sans bloquer de cours. Et puis il y avait très peu de personnes en AG [Assemblée Générale, ndrl], très peu de personne touchée et dans tout le reste de la France ça bloque et je pense que c’est l’un des seuls moyens, malheureusement, de mobiliser des étudiants ». La manifestation du 19 avril a permis de pousser encore plus loin le mouvement étudiant en faisant converger les non-bloqueurs et les bloqueurs qui sont tous contre la réforme de l’université. Toujours Noé, lui-même agréablement surpris de l’ampleur de son cortège : « Je n’ai jamais vu autant d’étudiant en manifestation. Je n’ai jamais vu autant d’étudiants concernés. C’est bien cette manifestation, ça a permis de rassembler des gens qui n’étaient pas forcément pour les blocages mais qui sont contre cette loi ». Les étudiants se battent notamment contre la sélection à l’université. Le cortège est pourtant rejoint par certains étudiants de Sciences Po Strasbourg. Cette école sélective est aussi entré en lutte une semaine plus tôt. Deux Assemblée Générales (AG) et un sit-in ont d’ailleurs été organisé au sein de celle-ci. Des sélectionnés contre la sélection ? Léo, étudiant en deuxième année : « A Sciences Po, c’est une sélection qui est choisie là où la loi propose aux bacheliers une sélection subit […] De fait, la sélection est déjà à la fac, sauf qu’elle a lieu en deuxième année ». Et quelle est la position de Sciences Po par rapport au reste du mouvement étudiant ? « Sciences Po fonctionne un petit peu en vase clos. De plus en plus il y a une ouverture et on commence au sein des différentes composantes de l’université à converger entre nous. […] Il y a une AG au sein de Sciences Po qui a dit que maintenant on se soumettait aux recommandations qui étaient voté à l’AG de l’université de Strasbourg ».

Strasbourg en grève
Le micro alternatif des manifs
Le cortège étudiant de retour à l'Université

AG à l'Université
La manifestation touche à sa fin et le cortège des étudiants se sépare de celui des travailleurs. Les premiers retournent à la fac scandant des chants. L’ambiance est toujours aussi forte qu’au début, ils en veulent. L’idée d’une assemblée générale géante commence à émerger dans les esprits mais la volonté d’occuper un amphithéâtre pour la faire a été plus forte. C’est celui du bâtiment « Maths-Info » qui sera désigné et rapidement envahi. 372 étudiants ont pu y entrer et prendre place, laissant de côté les 600 autres du même cortège. La convergence des luttes - redevenue la convergence des étudiants - se termina par la divergence entre les nouveaux et les déjà en lutte. Dans ce chaleureux petit amphithéâtre, l’ambiance est à son comble. L’un des participants me précise que les précédentes AG n’étaient pas aussi bouillantes. Des heurts éclatent mais sont très vites réglés, le plus pacifiquement possible. Le décor ? Un tableau noir rempli de craie, supporté par des poutres d’un bleu ciel passé comme le mur qu’elles cachent, d’un blanc devenu légèrement jaune qui marque la vétusté des lieux. En face, un amphithéâtre noir de monde. Malgré l’impression de désordre général, cette AG reste très organisée avec des règles à respecter. Il y a souvent un rappel à l’ordre . Malgré l’idée générale véhiculée hors des AG qu'ils ne laisseraient pas place à la diversité d’opinion, de nombreuses divergences existent. A chaque vote qui divise, une personne est chargée de défendre le pour et l’autre le contre. Comme avait pu dire Noé, plus tôt dans la journée : « Ceux qui sont contre ne sont pas retirés de ces AG. Hier, on avait par exemple des vice-présidents d’université qui sont venus défendre leur point de vu. On ne veut juste pas avoir l’UNI [syndicat étudiant orienté à droite, ndrl] dans nos AG […] Nous c’est l’AG des étudiants en lutte, ce n’est pas l’AG des étudiants pour et contre la sélection, pour et contre les blocages ». Les étudiants présents ont tous les mêmes buts mais ne défendent pas les mêmes moyens. Il y a une véritable diversité dans la lutte. Mais l'AG se fait trop longue sous une chaleur de plomb et, après plus de deux heures, presque la moitié de l’amphithéâtre est déjà parti. Lors des votes, il a été décidé d'occuper le bâtiment la nuit. Certains feront donc continuer cette journée de lutte plus longtemps. 

* Le prénom a été changé

Pour prolonger l'article

Reportage audio de la manifestation. Interview et ambiance sonore, voilà qui permet de vivre l'article.

Interviews:

1. Noé, étudiant en cinéma.

2. Léo, étudiant à Sciences Po Strasbourg.

3. Arnaud, cheminot.

4. Bobine, service organisation de la CGT pour la manifestation.

5. François, presque-retraité de La Poste et membre du PCOF (Parti Communiste des Ouvriers de France)

6. Paul*, syndicaliste à la CGT